IA et personnalisation

Interview de Nicolas Marsaud : comment l'IA redessine le travail des professionnels du voyage

Nicolas Marsaud, dirigeant de Nenuphar Media, livre la vision d'un optimiste convaincu mais honnête : l'IA est une formidable opportunité qui déplace la valeur, compresse le time to market et rend du temps à l'humain, pour la créativité, le conseil, l'empathie, et aussi le loisir.

11 juin 2026 5 min de lecture
Interview de Nicolas Marsaud : comment l'IA redessine le travail des professionnels du voyage

Bonjour Nicolas. Vous dirigez Nenuphar Media. En une phrase, qu'est-ce que l'IA change réellement pour les professionnels du voyage ?

Je suis un optimiste convaincu, mais honnête. Honnête, parce que je ne nierai pas que l'IA bouscule, déplace la valeur et oblige chacun à se réinventer. Optimiste, parce que j'y vois avant tout une formidable opportunité. Pendant des décennies, le voyage a confondu sa mission (faire rêver, relier des mondes, prendre soin de l'autre) avec ses tâches : réserver, comparer, ressaisir. L'IA absorbe les tâches et nous rend la mission. Elle ne nous diminue pas : elle nous libère pour ce que nous faisons de mieux.

Quels métiers du voyage sont les plus transformés ?

Ceux qui consacraient l'essentiel de leur énergie à produire plutôt qu'à penser. L'IA déplace la valeur : elle la retire de la tâche pour la rendre à la relation. Et elle compresse le time to market de façon spectaculaire : ce qui demandait des semaines à concevoir, tester et publier se fait désormais en quelques jours, parfois en quelques heures. L'agent de voyage remonte du devis vers le conseil. Le tour-opérateur redevient créateur d'expériences. Personne ne disparaît : chacun est invité à exercer une part plus noble de son métier.

On entend partout que l'IA va détruire des emplois. Comment le voyez-vous ?

C'est là que l'honnêteté compte. Oui, l'IA fait disparaître des tâches, et certains postes purement répétitifs en seront profondément bouleversés ; le nier serait malhonnête. Mais elle ne détruit pas le travail : elle révèle ce qui, dans notre travail, avait du sens et ce qui n'en avait pas. La vraie question n'est pas « combien d'emplois ? », mais « quel temps libérons-nous, et pour en faire quoi ? ». Et je crois profondément à cette promesse : ce temps rendu à l'humain, c'est du temps pour la créativité, pour le conseil, pour l'empathie. Et, disons-le franchement, aussi pour le loisir, car une vie professionnelle plus légère est une promesse parfaitement légitime.

Parlons concret. Comment l'intelligence artificielle peut-elle aider une destination à mieux se positionner auprès de ses cibles ?

D'abord en l'aidant à se connaître. Une destination croit souvent savoir à qui elle s'adresse, alors qu'elle se fie surtout à des intuitions. L'IA analyse les avis, les recherches en ligne, les conversations sur les réseaux sociaux et les données de fréquentation pour révéler qui vient vraiment, pour quelles raisons, et qui pourrait venir. On découvre parfois qu'un territoire perçu comme « romantique » est en réalité plébiscité par les familles, et tout le positionnement s'en trouve corrigé.

Ensuite, elle permet de choisir ses combats. Une destination ne peut pas séduire tout le monde avec le même budget. L'IA aide à identifier les segments à plus fort potentiel, ceux dont l'intention de voyage et la valeur sont les plus élevées, pour concentrer l'effort là où il compte vraiment.

Elle permet aussi de parler à chacun dans sa langue, au sens propre comme au figuré. Une même destination peut décliner son récit pour une famille, un couple de seniors ou un organisateur de séminaires, en plusieurs langues, sans faire exploser ni les coûts ni les délais. C'est la personnalisation à grande échelle, longtemps promise et enfin accessible.

Enfin, et beaucoup le sous-estiment encore, l'IA déplace l'endroit où la décision se prend. De plus en plus de voyageurs ne tapent plus des mots-clés : ils posent une question complète à une intelligence artificielle. Une destination doit désormais être lisible et recommandable par ces moteurs, avec un contenu structuré, riche et fiable. Celles qui l'ont compris apparaissent dans les réponses ; les autres deviennent invisibles, quelle que soit leur attractivité. Bien positionner une destination aujourd'hui, ce n'est plus seulement signer de belles campagnes : c'est exister là où se forme l'intention de voyage.

Quel est le vrai risque de cette révolution ?

Le danger n'est pas que l'IA nous dépasse ; c'est que nous nous rapetissions à sa mesure. Si nous l'employons seulement pour produire toujours plus vite et toujours plus, nous remporterons une course que personne ne souhaitait courir : celle du contenu sans âme et des offres interchangeables. L'optimisme lucide, c'est de refuser ce piège. La vitesse et le volume ne sont pas une fin, ce sont des moyens. La bonne question n'est jamais « comment en faire plus ? », mais « que vais-je faire du temps et de l'énergie que cela me rend ? ».

Quelles compétences deviennent essentielles à cultiver ?

Au-delà de la maîtrise des outils, qui s'acquiert vite, je crois à quelques qualités profondément humaines. Le discernement, pour distinguer le vrai de ce qui est seulement bien formulé. La créativité, pour donner une intention, une âme à ce que la machine produit sans en avoir. Et la présence, cette aptitude devenue rare à être pleinement là pour quelqu'un. Plus le monde s'automatise, plus ces qualités font la différence. La belle surprise de l'intelligence artificielle, c'est qu'elle nous renvoie à notre intelligence émotionnelle, et qu'elle nous laisse enfin le temps de l'exercer.

Votre message à un professionnel du voyage qui s'interroge sur l'avenir ?

Soyez curieux plutôt qu'inquiets, mais restez lucides. L'opportunité est immense, à condition de ne jamais perdre de vue pourquoi vous avez choisi ce métier : on ne se lève pas le matin pour remplir des cases, on se lève pour offrir à quelqu'un un souvenir qui l'accompagnera toute sa vie. Saisissez ces outils, laissez-les compresser ce qui doit l'être, et réinvestissez ce temps dans la créativité, le conseil, l'empathie, et dans votre propre équilibre. Je suis convaincu d'une chose : le plus beau chapitre du voyage n'est pas derrière nous. Il commence maintenant, et il peut être à la fois plus performant et plus humain.

Suivez Nicolas Marsaud sur LinkedIn : https://www.linkedin.com/in/nicolas-marsaud/