Le voyage à trois générations n'est plus un signal faible. Dans sa 10e enquête annuelle, publiée en octobre 2025 auprès de près de 1 600 parents et grands-parents américains, la Family Travel Association mesure que 57 % des parents prévoient un séjour associant grands-parents et enfants, soit deux points de plus qu'en 2023, et 48 % un voyage en famille élargie, en hausse de sept points sur la même période. Côté hôtellerie, le rapport de tendances 2026 de Hilton, réalisé par Ipsos auprès de 14 009 adultes dans 14 pays du 9 au 30 juin 2025, indique que 48 % des collaborateurs du groupe interrogés observent davantage de familles voyageant avec trois générations ou plus.
Deux précautions avant d'en tirer des conclusions pour le marché français. L'enquête FTA porte sur un échantillon américain recruté via une base de lecteurs. Le panel Hilton, lui, ne comprend pas la France parmi ses 14 pays. Ce qui est documenté, c'est une dynamique internationale robuste, pas une mesure du marché hexagonal, qui reste sur ce segment dépourvu de baromètre dédié.
Ce que les études disent vraiment de la demande
Le moteur du multigéné n'est pas la destination, c'est le lien. Le Travel Trends Report 2026 de Minor Hotels relève que 86 % des répondants font du temps de qualité avec leurs proches une priorité dans la préparation de leurs voyages loisirs : 67 % citent les repas partagés, 55 % les activités culturelles vécues ensemble, 54 % la détente partagée et 56 % déclarent opter exclusivement pour des activités de groupe. À manier avec prudence : l'étude repose sur 906 adultes inscrits aux newsletters du groupe, interrogés du 1er au 20 octobre 2025. Panel auto-sélectionné, donc indicateur de tendance plutôt que photographie de marché.
Le rapport Hilton ajoute deux configurations que les grilles produit ignorent souvent. Le skip-generation d'abord, quand les enfants partent avec les seuls grands-parents, pratiqué par 29 % des voyageurs avec enfants interrogés. Le tête-à-tête parent-enfant ensuite, cité par 50 % des parents. Le multigénérationnel n'est pas un bloc homogène : c'est une famille de configurations, dont certaines évacuent la génération intermédiaire. Un package « 2 adultes + 2 enfants + 2 seniors » ne couvre qu'une partie du marché réel.
Hébergement : la modularité passe devant la capacité
Le réflexe du secteur consiste à répondre au multigéné par le volume : plus de lits, plus de mètres carrés, un gîte de grande capacité. Les données invitent à déplacer le curseur vers la modularité et l'autonomie de chaque sous-groupe.
Trois indices convergent. Premier : la cuisine. Selon la FTA, 50 % des familles réservent un hébergement équipé d'une cuisine pour maîtriser leur budget, et 46 % limitent les attractions payantes, 73 % des répondants citant le coût comme principale difficulté, pour une dépense moyenne d'environ 8 052 dollars sur l'année écoulée, en hausse de 20 % par rapport à 2023. Sur un séjour à six ou huit personnes, la cuisine n'est pas un confort : c'est la variable qui rend l'arbitrage possible.
Deuxième indice : la dissociation des espaces nuit. Les rythmes de sommeil d'un enfant de quatre ans, d'un adolescent et d'un grand-parent ne sont pas compatibles dans un plateau ouvert. Les typologies qui fonctionnent sont celles qui permettent de coucher tôt sans immobiliser le reste du groupe : chambres communicantes verrouillables, appartements bi-clés, lodges jumelés, villa avec studio indépendant.
Troisième indice : la logique du séjour éclaté. Le rapport Unpack '26 d'Expedia Group, mené auprès de 24 000 adultes dans 18 pays, montre que 54 % des voyageurs réservent plusieurs hébergements au sein d'une même destination : 50 % pour explorer différents quartiers, 35 % pour optimiser le tarif. Transposé au multigéné, ce comportement ouvre une porte : proposer une combinaison de nuitées plutôt qu'un bloc unique, avec un temps commun encadré et des séquences séparées.
Activités inter-âges : « jouer ensemble » n'est pas un club enfants
C'est le point où l'offre décroche le plus nettement. Hilton mesure que 84 % des voyageurs interrogés recherchent des occasions pour la famille entière de jouer ensemble, et que 58 % des parents prévoient d'imposer des moments sans écran. Or la réponse standard du secteur consiste à séparer : club enfants d'un côté, spa adultes de l'autre. Cette architecture produit l'inverse de ce que le groupe est venu chercher.
L'enjeu opérationnel est un enjeu de format, pas de contenu. Une activité inter-âges tient à quatre paramètres vérifiables : une durée compatible avec l'endurance du plus jeune et du plus âgé (rarement plus de 90 minutes), une intensité physique modulable en cours de route, une répartition des rôles qui donne une place au grand-parent autre que celle de spectateur, et un point de sortie possible sans casser l'activité pour les autres.
Les expériences agricoles illustrent bien cette mécanique. Vrbo relève dans le même rapport Unpack '26 que 84 % des voyageurs se disent intéressés par un séjour dans ou à proximité d'une ferme, avec des mentions d'expériences fermières en hausse de 300 % sur un an dans les avis de la plateforme ; les activités les plus citées (ramassage des œufs, soin aux animaux 62 %, jardinage ou récolte 42 %, sentiers de randonnée 73 %) sont précisément celles qui se pratiquent à quatre ans comme à soixante-quinze.
Rythmes : la contrainte que personne ne vend
La gestion des rythmes différents est la difficulté la plus citée par les familles élargies, et la moins traitée dans les brochures. Elle se joue sur trois plages : le petit-déjeuner, la sieste ou le temps calme de milieu de journée, et le dîner.
Quelques réglages coûtent peu et se mesurent vite : une amplitude de petit-déjeuner élargie plutôt qu'un service resserré, un service de dîner précoce maintenu en parallèle du service principal, des espaces de repli au calme accessibles en journée, et des transferts fractionnés sur les excursions pour permettre un retour anticipé. Ces ajustements relèvent de l'organisation des équipes, pas de l'investissement. Ils sont aussi ce qui distingue, dans les avis, un établissement qui accueille des familles élargies d'un établissement conçu pour elles.
Commercialisation : fenêtre courte et décision collective
Deux données de cadrage. Minor Hotels observe que 53 % des voyageurs réservent à moins de trois mois du départ et que 80 % s'informent d'abord sur les sites des hébergeurs, devant les recommandations (35 %) et les agences en ligne (29 %). Sur un séjour multigéné, cette fenêtre courte se heurte à une décision collective : plus il y a de foyers concernés, plus l'arbitrage prend du temps. D'où l'intérêt d'outils qui réduisent la friction : devis modulable par sous-groupe, paiement fractionné entre foyers, conditions d'annulation partielle.
Côté préparation, Hilton note que 73 % des voyageurs partant avec enfants ou petits-enfants comptent les associer au choix du programme. Un descriptif produit qui ne s'adresse qu'à l'adulte payeur se prive du prescripteur réel.
Ce qu'il faut retenir
Le multigénérationnel est une tendance installée et documentée à l'international, mais l'offre reste largement calibrée sur deux générations. Les trois chantiers prioritaires sont identifiables et peu capitalistiques : rendre l'hébergement modulaire plutôt que grand, concevoir des activités qui tiennent debout de 4 à 80 ans, et industrialiser la gestion des rythmes décalés. Reste un angle mort à combler côté français : en l'absence de baromètre national sur ce segment, les professionnels raisonnent aujourd'hui sur des données américaines et internationales.
Sources
Family Travel Association, 10e enquête annuelle, près de 1 600 parents et grands-parents, publiée en octobre 2025 (via Travel Weekly).
Hilton 2026 Trends Report, Ipsos pour Hilton en partenariat avec Globetrender, 14 009 adultes, 14 pays, 9-30 juin 2025, marge de crédibilité ± 2,5 points.
Minor Hotels Travel Trends Report 2026, 906 adultes abonnés aux newsletters du groupe, 1er-20 octobre 2025.
Expedia Group, Unpack '26, The Trends in Travel, 24 000 adultes, 18 pays.
Bpifrance Big Média, « Tourisme 2026 : expériences sur mesure et destinations durables », 2 janvier 2026.